Deuil périnatal : laissez moi vous parler d’Elodie qui n’a vécu que dans mon ventre

Deuil périnatal : laissez moi vous parler d’Elodie qui n’a vécu que dans mon ventre

Laissez moi vous parler de cet amour qui m’a rempli et que je ne peux plus déverser en baisers et caresses pour elle.

Elodie…

C’est la joie d’être enceinte. C’est sentir ses petits mouvements que j’ai caressés, comme toutes les femmes enceintes caressent leur ventre en sentant leur enfant bouger en elles. C’est mon ventre qui s’arrondie et ma famille qui s’agrandit. C’est le rêve qui l’emporte sur la raison… un quatrième enfant… du bonheur en plus.

Et puis…

C’est tout à coup l’horreur d’apprendre que ce petit être n’est pas un enfant parfait, que cet enfant ne pourra vivre. C’est l’espoir de le tenir quand même quelques heures, quelques jours, quelques semaines contre moi. C’est finalement comprendre que sa courte vie serait faite de souffrance et que pour lui éviter cette souffrance, je dois le faire mourir avant de le faire naître.

Elodie…

C’est le courage d’accepter le cadeau qu’elle m’offre : accoucher, alors que mes trois autres sont nés par césarienne. C’est préparer sa mort autant que sa naissance. C’est tout mettre en oeuvre pour réussir cet accouchement. c’est tirer les leçons du passé. C’est faire la paix avec le monde médical pour que sa mort et sa naissance se passent dans le respect.

C’est expliquer à son frère et à ses sœurs ce qui arrive à ce bébé qu’ils imaginent sans cesse; parce que c’est trop dur de les entendre parler des jouets qu’ils lui réservent et de tout ce qu’ils envisagent pour l’accueillir. C’est déjà les confronter à la mort et à l’euthanasie. C’est les obliger à réfléchir sur des sujets que les adultes fuient. C’est lire le dégoût dans les yeux de ma fille de huit ans.

C’est profiter de tous les instants qu’il me reste à vivre avec elle, comme on reste les yeux collés à l’arc-en-ciel parce qu’on sait qu’il va s’éteindre. C’est l’accompagner vers la mort et rester avec elle comme on tient la main d’un être aimé en fin de vie. C’est déjà penser à l’adieu et lui confectionner une petite robe soyeuse, un magnifique linceul. Ce sont les larmes qui coulent sur le fil et l’aiguille. C’est parler de sa mort et la sentir bouger. C’est oser encore caresser mon ventre secoué par ses mouvements et par mes sanglots. C’est l’aimer encore. C’est l’aimer malgrè tout et lui choisir un prénom :

Elodie, petite fleur fragile
Iris, mon petit arc-en-ciel

J’ai concentré mes forces pour me rendre à la maternité. J’ai avalé très vite les cachets qui allaient préparer mon corps à la séparation… très vite… pour ne pas renoncer, pour maîtriser mes émotions, pour supporter l’insupportable, pour ne pas hurler, pour ne pas paniquer, pour ne pas devenir folle et pouvoir rester avec elle et l’accompagner jusqu’au bout de sa vie.

Son papa et moi, sa maman, nous avons posé nos mains sur elle quand elle a reçu les injections létales au travers de mon ventre, et j’ai senti sa mort me parcourir. Calmement, avec désespoir et détermination, nous avons accepté sa mort mais notre amour est resté auprès d’elle.

Elodie, mon petit arc-en-ciel s’est éteint.

Il y a eu la douleur de l’accouchement. J’ai senti mon corps s’ouvrir et mon bébé glisser. Pour la première fois, mon compagnon à coupé le cordon qui me reliait à un de ses enfants et nous avons rencontré notre petite fille. Dans un même geste, j’avais sauvé mon bébé de la souffrance et je pouvais être fière, j’avais réalisé un désir profond : accoucher, et j’avais commis un crime qui aujourd’hui encore me consterne.

Nous l’avons prise dans nos bras, nous l’avons caressée, nous l’avons embrassée, nous l’avons photographiée et habillée dans son petit linceul. Nous lui avons parlé, encore. Nous l’avons présenté à son frère, à ses soeurs et à ses grands-parents. Nous l’avons veillée, pleurée, puis il a fallu lui dire adieu, alors même que les merveilleuses hormones de la maternité, capables de donner à la mère ce besoin irrépressible d’être avec son bébé, m’envahissait. Je n’étais plus que manque et souffrance… le manque… On ne peut pas le poser dans un berceau, ni le déposer dans les bras du papa pour câliner les autres enfants. Le manque me collait, m’envahissait et je n’étais plus que cris et larmes. Comme il était difficile de m’occuper correctement de mes autres enfants, comme il était difficile de me sentir encore dans le droit de les aimer après avoir été capable de tuer l’un d’eux.

Mes seins pleins de lait me réclamaient mon bébé. Ce lait qu’Elodie ne pouvait téter, je voulais qu’il coule pour d’autres… Quand la douleur me submergeait et que la vie voulait m’abandonner, je recueillais ce lait qu’Elodie me permettait d’offrir à ces tout-petits bébés qui luttent pour survivre. Elle leur donnait ainsi une petite chance en plus et me laissait encore me sentir un peu mère. J’aurais voulu que mes seins donnent des milliers de litres de lait, j’aurai voulu nourrir tous les bébés du monde.

Je ne vous raconterai pas son premier sourire, ni son premier mot, ni son premier pas… Je ne vous raconterai que son absence… Que le désire d’avoir beaucoup d’enfants, que la peur qui nous en empêchera. Quand vous entrerez chez nous, ne soyez pas étonnés de la gaieté de la maison, c’est Elodie, au travers des couleurs de l’arc-en-ciel. Nathan vous dira qu’il aime bien les bébés morts aussi, mais que c’est dommage. Il vous expliquera que si je pleure, c’est parce qu’Elodie est morte. Lena très agressive jusqu’au jour où elle s’est mise à noircir des pages et des pages de dessins, de lettres et de poèmes pour Elodie vous les montrera peut-être… Elle est encore choquée mais nous l’aiderons à retrouver le goût de vivre.

Je voudrais oublier les proches, incapables d’entendre ma souffrance et qui raccrochent lorsque je pleure au téléphone, ceux qui n’ont pas jugé utile d’assister aux funérailles d’Elodie, ceux qui nous ont évités.

J’aurais voulu qu’on me laisse prendre mes congés de maternité en oubliant d’exiger ce certificat de viabilité qui me rappelle que mon bébé aurait dû vivre. J’aurais voulu que l’état-civil lui donne le nom de son papa, mais un enfant né sans vie n’a pas de nom. Je voudrais garder l’affection de ceux qui ont répondu présent pour nous aider à supporter la douleur et la tristesse de perdre un enfant, de ceux qui nous ont offert des fleurs et des cadeaux.

Je ne veux pas oublier ses magnifiques funérailles, les amis qui nous ont entourés et soutenus. Et je suis toute reconnaissante pour les médecins et les sages-femmes qui nous ont aidés dans nos choix.

Il y a tant de larmes… mais il y a aussi les éclats de rire pour un mot d’enfants,  les câlins et les bisous, les sourires d’amitié, les oreilles attentives, les mains sur nos épaules, les « bon courage » qui nous ont redonnés des forces.

Elodie ne m’a pas apporté ce que j’attendais d’elle, un bébé à aimer, elle m’a donné la vie à aimer. Et la certitude qu’il ne faut pas la gâcher, pas la vivre à moitié car elle es éphémère; il faut la vivre intensément. Lorsque je sors de mon chagrin, j’ai envie de donner et de partager.

Pascaline

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