Dialogue avec le foetus

Dialogue avec le foetus

Dialogue avec le foetus

Bernard Martino

Pour Frans Veldman, promoteur d’une science nouvelle, l’haptonomie, au début de la vie il y a le tact, le toucher. Mais pas le toucher médical, pas la palpation objective du corps de l’autre: un toucher d’une qualité particulière dans lequel nous mettons toute notre affectivité, qui transforme de façon apparemment magique le corps de la mère. Un toucher auquel l’enfant répond…

Nous sommes à la maternité de Saint-Cloud, dans le service du professeur Bérirand, dans une petite salle dénudée, meublée de chaises ou sont assis hommes et femmes, tous très attentifs. Ils écoutent Frans Veldman, cet homme au visage souriant, paisible, à la voix douce, debout à côté d’une femme allongée sur une table, son mari près d’elle:

– Votre bébé, il bouge bien? Vous le sentez bien?

– Ah! oui beaucoup.

– Bien… Vous permettez que je contacte votre bébé? (La jeune femme acquiesce et Frans pose délicatement ses mains sur le ventre.) Nous allons aller à sa rencontre. Votre ventre est dur, vous le sentez comment un ballon tendu n’est-ce pas? Je vous demande maintenant de descendre avec votre main en appuyant bien de chaque côté et de bien prendre le ballon dans vos mains. Vous sentez comme il est dur? C’estl’utérus et son contenu. Maintenant déplacez le ballon de gauche à droite c’est bien, dans l’autre sens maintenant.

La jeune femme, attentive, exécute avec application les mouvements demandés.

Frans Veldman continue:

– Maintenant je vous demande d’être très tendre… de faire vos mains très douces, d’imaginer que vous êtes autour du bébé. Vous le prenez dans vos mains… avec toute la tendresse que vous ressentez pour lui… très bien.

Un silence respectueux règne dans la pièce. La jeune femme frôle à peine son ventre de ses mains.

Touchant délicatement le ventre de la maman, Frans Veldman dit:

– Maintenant, vous sentez? Que s’est-il passé? Ce n’est plus dur?

– C’est vrai! (La jeune femme sourit.)

– Pourquoi est-ce changé? On ne sent plus l’utérus, ce n’est plus seulement un ballon, il y a beaucoup d’espace, il y aurait de la place pour un autre, n’est-ce pas? (rires dans l’assistance) Bien, maintenant on va jouer tous les deux avec le bébé… Je vous demande d’être autour de votre bébé, de rendre vos mains très tendres, de l’inviter à venir vers vous. Nous pouvons lui parler, il nous entend… Viens chez moi, viens chez moi… voilà, vous le sentez, il est venu!

– Oui, répond la mère très « remuée », il était là sous ma main il est parti.

– Mais vous voyez, je ne touche pas votre ventre, je suis avec votre bébé et c’est cela que vous sentez.

Frans Veldman se tourne alors vers le père: « A votre tour, maintenant, vous pouvez vous aussi entrer en contact avec votre bébé… »

Frans Veldman

– Que veut dire exactement haptonomie?

– Le mot vient du grec hapsis qui signifie le toucher, le ressenti, le sentiment, et de nomos, la règle, la loi. L’haptonomie est donc l’ensemble des lois qui régissent le terrain de notre coeur, de nos sentiments. C’est la science de l’affectivité.

– Vous avez devant vous une femme enceinte, vous touchez son ventre: il est dur, la peau est tendue comme celle d’un tambour, puis vous l’invitez à « être avec son bébé », avec toute sa tendresse, et subitement le ventre devient élastique; comme vous le dites, il y aurait de la place pour deux. Que s’est-il passé?

– Il faut bien comprendre que le toucher est le sens primordial. Au début de la vie, il y a le tact comme première manière de percevoir ce qui est au-dedans et au-dehors de l’être. C’est à partir du toucher que se développent tous les autres sens, pas seulement les cinq sens comme la vue ou l’audition mais aussi notre sentiment intérieur, tout ce que nous comprenons par les mots esprit, âme, coeur. Ce que découvre l’haptonomie, c’est que derrière nos « contacts » il y a le monde de l’affectivité. C’est toujours pas les sentiments que nous nous ouvrons à l’autre ou que nous nous dérobons. Donc, on découvre que ce qui tourne autour du tact, du toucher est fondamental; en même temps on observe que, dans notre culture, nous avons perdu la faculté de « contacter » l’autre, de le rencontrer. Dans notre culture, le toucher est tabou. Nous ne sommes pas censés toucher l’autre, et l’autre, quand il est sur le point d’être touché, se retire en lui-même, son comportement est codé. C’est tout cela que l’haptonomie dépasse.

– Il y a quand même deux manières « codifiées » de toucher; l’examen médical, palpation « objective », et puis la caresse, le toucher érotique… On a le sentiment que la façon dont vous touchez est différente?

– Absolument, parce que quand on examine, quand on palpe on ignore la personne, on touche le corps; à l’inverse, l’haptonomie cherche à travers le corps à atteindre la personne. Je ne touche pas le corps, je touche la personne. Entendons-nous bien… Bien sûr, je touche la peau mais quand je mets en oeuvre les facultés que l’on développe dans l’haptonomie, on dépasse le corps et l’autre le sent très bien. La façon dont je touche n’a rien d’érotique, je s uis chez la personne que je touche avec toute mon affectivité, avec toute ma tendresse. Je confirme, j’affermis l’existence de l’autre, je le libère de la nécessité de se protéger, je l’invite à venir chez moi. Nous ne sommes plus deux étrangers face à face…. L’irruption de la tendresse change tout mais cela n’a rien à voir avec l’érotisme, on se trompe si on pense cela.

– Mais très précisément, quand vous touchez le ventre de la mère, qu’est-ce qui change, qu’est- ce qui fait que de dur il devient mou?

– Ce n’est pas facile à expliquer, je ne m’arrête pas à la paroi de l’utérus de la mère, je me prolonge et je suis autour du bébé qui est dans le giron… ce prolongement vers le bébé, change tout. Le tonus musculaire mais aussi le psychotonus de la mère, son corps et son esprit acceptent que j’aille à la rencontre du bébé… vous avez vu que je commence par lui demander si elle veut bien m’inviter, je ne fais rien de ma propre autorité, je n’exerce pas un pouvoir, cela change tout affectivement.

– La mère le sent; le bébé sent-il cette approche différente?

– Oui! il réagit tout de suite, on le sent, on le voit tout de suite, ce n’est pas magique. Vous pouvez le constater, quand il est pris dans un utérus dur comme un ballon, il est tendu, mais dès qu’il est touché par ce prolongement de ma corporalité il se détend immédiatement.

A la maternité de Saint-Cloud, la séance d’initiation à l’haptonomie se poursuit. Des spectateurs attentifs formés de couples dont les femmes enceintes attendent leur tour, une table sur laquelle est allongée la future mère et Frans Veldman, les mains arrondies de chaque côté du ventre proéminent.

– Où est votre bébé? en haut ou en bas?

– Il est plutôt en bas…

– Bien, alors-je vous demande maintenant de faire vos mains très tendres, comme les miennes, là, qui ne font rien (il place ses mains sur celles de la mère) je vous demande de déplacer votre bébé vers le haut et de le placer sur votre coeur.

La mère, surprise, ferme les yeux pour essayer de se concentrer.

– Ne faites rien, ne faites rien avec vos mains, ne fermez pas vos yeux, restez là. Soyez avec toute votre tendresse chez votre bébé, prenez-le dans vos bras… Voilà, il est monté, c’est bien.

Il prend la main de la mère pour qu’elle constate d’elle-même.

– Bon, maintenant j’invite votre mari à placer sa main en bas de votre ventre, vous sentez comme sa main est accueillante pour le bébé… alors faites-le descendre dans sa main avec confiance, accompagnez votre bébé…

Le visage de la mère, yeux grands ouverts, est immobile. Visiblement elle ne fait aucun effort mais dans le même temps, on voit la peau du ventre s’onduler. L’enfant bouge…

– Il me soulève la main, dit le père très ému.

Frans Veldman appuie ses mains à l’endroit où le bébé était niché il y a une minute encore: « Vous voyez, il est parti d’ici… »

– Dans un premier temps, vous faites ce que vous appelez ce « prolongement » vers le bébé dans le giron maternel et déjà la mère est surprise de sentir son corps répondre autrement et de sentir autrement son enfant dans son ventre. Ensuite vous proposez au père et à la mère d’en faire autant. Que se passe-t-il alors?

– Pour la mère, ça change beaucoup; ça lui donne tout de suite l’impression que le bébé est dans son coeur, qu’il est affectivement chez elle. Elle sait rationnellement qu’elle « a » un bébé; elle le sait avec sa tête. Et quand on interroge des femmes enceintes, elles disent: « Oui, je sais bien que j’ai un enfant. Je peux le toucher… sentir qu’il… bouge. » Mais ce dont je parle est différent. Les parents ne sentent pas affectivement que le bébé est leur bébé. Et quand on change dans cette approche le sentiment de la mère, tout de suite elle arrive a sentir affectivement le bébé. Et on le voit: les yeux s’ouvrent; c’est émouvant, c’est étonnant. C’est toujours beau de voir la réaction des mères, qui découvrent d’une autre manière l’enfant qui est dans leur giron.

– Il y a aussi le père à qui vous proposez ce contact.

– Oui. Vous avez peut-être vu, quand il touche de la même manière, il sent le bébé affectueusement dans sa main. Il est ému aussi; parce que c’est une autre forme de toucher. « Oui, il y a ce bébé, il y a quelque chose que je sens, qui bouge. » C’est déjà en soi étonnant, c’est beau. Mais le toucher affectif, c’est encore autre chose.

– Mais il y a quand même des mères qui sentent avec leur affectivité?

– Oui… qu’elles ont un bébé.

– Oui. Mais malgré ça, il y a une différence. La différence, on peut la voir… la mère arrive à jouer avec son enfant… elle peut faire comme vous, inviter son bébé à monter vers son coeur ou à descendre vers son bassin. A un moment elle le fait sans même toucher son ventre, sans même fermer les yeux. Comment est-ce possible? elle se concentre?

– Non, elle ne doit pas essayer de se concentrer, d’ailleurs vous l’avez vu: je lui dis qu’il n’est pas utile de fermer les yeux… cela ne lui demande aucun effort de volonté… Il s’agit d’une faculté dont on dispose, qui est subconsciente. Au contraire, si l’on est concentré ça ne marche pas.

– C’est quoi cette faculté, alors?

– Ce n’est pas un truc, ce n’est pas magique… c’est tout à fait scientifique et un peu difficile à expliquer mais je vais quand même essayer. Habituellement tout ce que nous faisons, nous le faisons sous contrôle cérébral, cortical… c’est la loi de notre volonté, cela passe par un système nerveux que l’on appelle l’innervation alpha… mais il existe un autre système d’innervation, le système gamma, qui lui n’entre en jeu que lorsqu’on est dans cet univers des images, des émotions, de l’affectivité… c’est lui qui déclenche une autre régulation du tonus corporel mais aussi du tonus psychique… quand on y ajoute les facultés de « l’assensus », le bébé répond en se manifestant…

– L’assensus, c’est ce que vous appelez aussi le « prolongement »?

– Le prolongement de la corporalité est à la base de l’assensus qui vient de ad sensus, ou « sentir vers »… L’assensus c’est la faculté de se prolonger dans les objets mais aussi dans les êtres humains que l’on touche. Votre phénoménologue Maurice Merleau-Ponty parle du « prolongement miraculeux de notre corps ». L’haptonomie montre qu’il est naturel, ce n’est pas miraculeux du tout, simplement l’haptonomie va bien au-delà. D’une certaine façon, dans la vie quotidienne, nous prolongeons notre corps. Quand je prends un galet rond dans ma main, tout de suite je fais le prolongement avec ce galet, je l’intègre dans mon schéma corporel… quand vous êtes derrière votre volant et que vous conduisez votre voiture, vous vous prolongez avec la voiture. Vous avez la sensation des quatre roues de votre voiture. Et cette perception d’une largeur, d’une longueur, autre que votre propre volume c’est ce qui vous permet de passer, même dans une rue étroite où vous passez juste, comme on dit. On le fait avec les objets, mais c’est tabou de le faire avec des êtres humains.

– Vous voulez dire que mes limites corporelles délimitées par ma peau se sont étendues à l’espace des quatre roues?

– C’est cela, exactement, et quand on utilise bien ces facultés avec d’autres plus complexes, on peut faire beaucoup de choses.

– Vous voulez dire qu’on a pris l’habitude de se replier sur nous-même, de vivre enfermé en nous-même?

– Oui et c’est pour ça qu’on développe une vulnérabilité. On est toujours au monde dans une attitude de défense. Mais ce prolongement, l’aveugle le fait naturellement avec sa canne; il met son sens du toucher au bout de sa canne, il trouve ainsi son chemin.

– L’aveugle est obligé, lui, de sortir lui-même, de s’ouvrir à l’extérieur..

– Oui. Alors quand, au prolongement, à »l’assensus » on ajoute toute son affectivité, tout son sentiment pour l’autre, ce que j’appelle le « persensus », on est en dehors de soi, on dépasse les limites du corps, on sent, on perçoit le monde d’une manière autre et on peut se sentir dans l’autre. C’est cela que je fais.

Sur la table, à la maternité de Saint-Cloud, une nouvelle maman a pris la place de la première.

Frans Veldman pose la main sur sa cuisse et s’adresse à elle:

– Bon, pendant la naissance, qu’est-ce qui va se passer quand il y aura des contractions douloureuses et que vous allez avoir mal? Je vais vous montrer: je ne suis pas toujours aussi gentil que j’en ai l’air. Je vous fais mal…

Il pince fortement la face intérieure de la cuisse, la jeune femme sursaute, se contracte, tente de repousser la main, pousse un cri.

– Et votre bébé! dit Veldman, qu’est-ce que vous en faites? Vous abandonnez votre enfant! Bon, je vais vous montrer quelque chose.

Il place à nouveau sa main sur la cuisse

– Imaginez un aveugle qui marche dans la rue, cherchant sa route avec une canne. Il prolonge son bras avec la canne, il peut sentir les obstacles grâce à ce prolongement. Je vous demande de faire la même chose que lui, avec ma main. Faites le prolongement avec ma main, montez jusqu’à mon poignet, mon coude maintenant jusqu’à mon épaule. Bien, restez là…

Frans Veldman pince à nouveau la cuisse de la jeune femme, plus fortement que la première fois. Elle ne réagit pas. Visiblement, elle ne sent rien. Il pince un peu plus fort.

– Vous voyez, je peux vous faire encore plus mal, vous pouvez entrer dans la douleur sans quitter votre bébé, sans vous crisper. Maintenant, retirez-vous, ne faites plus le prolongement, retournez dans votre peau.

Il la pince à nouveau. La jeune femme pousse un cri, recommence les contorsions du début. Frans Veldman se tourne alors vers son mari.

– Pendant la naissance, vous pourrez l’aider, vous pourrez être présent tout de suite en invitant votre femme à se prolonger.

Et s’adressant à la jeune femme: « Quand arrivent les douleurs de l’accouchement, vous vous prolongez chez lui et vous restez avec votre bébé, c’est comme cela que vous traversez la douleur sans la fuir. La naissance c’est ouvrir le chemin au bébé qui se fait naître. Et vous êtes vous deux les guides… »

A son tour, le père est venu se placer à côté de Veldman, au-dessus de sa femme toujours allongée; guidé par les conseils de Veldman, lui aussi il découvre sur ses mains les « réponses » du bébé avec lequel il dialogue:

– Allez-y, invitez l’enfant, dites-lui: allez viens chez moi, suis-moi…

– On le sent très bien, dit le père…

– Oui c’est vrai, dit Veldman, il vous suit très bien…

Le visage du père exprime une sorte de ravissement peut-être encore plus intense que celui de la mère auparavant. L’idée reçue selon laquelle l’attachement serait l’apanage des mères est battue en brèche. Au contraire de l’espèce animale, l’homme peut s’attacher à un foetus qu’il ne voit pas, qu’il ne porte pas dans son ventre. Depuis le début des années 60 avec les écrits de Bernard This (Le père acte de naissance), les travaux de Leboyer sur Une naissance sans violence et maintenant l’approche haptonomique, quelque chose est en train de changer du côté des pères. Le traditionnel clivage social — à la mère, les joies de l’enfantement et les douleurs de la naissance, au père les angoisses du lendemain et la responsabilité de l’éducation pour ne pas dire du dressage — recule au profit d’une répartition des rôles plus subtile dans laquelle il peut y avoir des craintes mais aussi du plaisir pour les deux partenaires autour du berceau de l’enfant.

– Est-ce qu’il y a une relation entre ce que vous essayez de faire avec le bébé qu’une femme a dans son ventre et puis cette notion mise en avant par les travaux de Bowlby, celle d’attachement?

– Oui, tout le comportement instinctif qui est à l’origine de l’être humain (s’attacher à l’être qui le fait naître et aussi au père) est une attitude de base qui se développe déjà dans le giron. Quand un bébé est tendu, contracté, ignoré par la mère pendant la période de grossesse, il n’y a pas tout ce contact intérieur affectif et dans ce cas, le développement de l’attachement est bloqué. Quand on entre maintenant, comme j’invite les parents à le faire, dans un contact affectif auquel le bébé répond, dans lequel il entre en effectuant des mouvements intra-utérins, il se sent sécurisé. Déjà commence le développement de ce que j’appelle la « sécurité de base », c’est ce que la pratique de l’haptonomie développe — le bébé se sent en sécurité. Il sent qu’il est accepté par ses parents, c’est la première confirmation affective, très tôt, de son être, de son existence et en ce cas se développent les sentiments d’attachement. La relation affective commence donc bien avant le moment de la naissance.

– Certaines femmes ne désirent pas « garder » leur enfant, d’autres ont un sentiment pour le moins ambivalent vis à vis du fait qu’elles sont enceintes. Est-ce que vous pouvez créer les conditions de l’attachement là où l’attachement n’existe pas a priori?

– Oui, quand une femme enceinte ne veut pas accepter son enfant pour quelque raison que ce soit, quand elle ne veut pas ouvrir son coeur à l’enfant je peux l’aider. J’ai eu chez moi des femmes qui étaient dans cette situation, qui se proposaient d’avorter, mais lorsqu’elles ont eu l’occasion après avoir été sécurisées elles-mêmes de ressentir leur bébé dans leur ventre comme je les invite à le faire, alors il n’est plus question d’avortement.

– Ce toucher provoque un tel changement?

– Tout de suite, de manière étonnante. Dès qu’elles ont senti le bébé de cette manière, elles acceptent le bébé; on pourrait dire que là le bébé leur entre dans le coeur pour n’en plus sortir.

– Vous militez contre l’avortement?

– Il faut savoir qu’il y a des situations dans la vie des êtres humains qui sont insupportables. J’ai vu des femmes qui étaient dans des situations qui ne laissaient aucune chance à l’enfant. Dans ce cas, écoutez-moi bien, il faut être humain. C’est toujours la femme qui a le droit de décider de sa vie et aussi de la vie. Il n’y a pas d’autres façons: pas la loi, pas l’État, mais il faut l’aider parce qu’on ne peut décider seul.

– Dans la relation avec le bébé, le père joue un rôle spécifique. Est-ce que, lorsque vous expliquez au père aussi comment prendre contact avec l’enfant, vous ne dites pas aux deux parents: il y a l’attachement déjà dans le ventre mais avant même la naissance, il faut accepter aussi son contraire: il faut commencer déjà à accepter que l’enfant se détache de vous?

– Oui. Il faut savoir, tous les parents doivent savoir, que l’enfant conçu par eux est un être autonome, qui aura le droit de vivre une vie qui est la sienne, qui n’est pas celle du père, ni celle de la mère, qui est sa propre vie qu’il commence à développer déjà in utero. Ce que les parents doivent se préparer à faire, c’est accompagner ce développement de l’enfant qui leur est donné dès la conception, l’accompagner sur son chemin… il faut le guider mais pas plus.

– Il ne faut pas accaparer?

– Oui c’est ça il ne faut pas saisir (il fait à ce moment le geste de prendre contre soi), ce n’est pas une possession. Quand on sait cela, on peut confirmer le bébé dans son être dès le giron mais il faut ensuite le guider pour être libre et en ce cas le détachement commence tout de suite après la naissance.

– Ce que vous dites suggère une sorte de répartition des rôles entre le père et la mère.

– Il faut bien comprendre que dans l’haptonomie la mère n’est pas la seule à attendre un enfant, le père aussi est en attente. Au départ, ils le sont tous les deux. Simplement la femme est privilégiée, elle peut avoir son enfant dans son ventre puis sur son ventre. Le père, lui, peut prendre son enfant sur ses genoux ou dans ses bras, cela crée une autre situation, un autre rapport. La mère, quand elle le prend contre sa poitrine après la naissance, donne une demeure qui procure chaleur, nourriture et sécurité. Le père, quand il prend l’enfant, donne une autre sécurité, celle qui détache, qui dit: « Je peux te porter au monde, je peux te montrer ton chemin… »

– La mère le met au monde et le père l’ouvre au monde?

– C’est cela, mais ils le font ensemble.

– Par rapport à tout ce que vous avez montré sur une relation dans laquelle s’engagent le père, la mère, et le bébé déjà bien avant la naissance, on se pose la question du moment précis de la naissance elle-même. Est-ce que le travail de l’haptonomie s’interrompt lorsque entre en scène l’accoucheur, le médecin obstétricien, ou est-ce qu’au contraire l’haptonomie nous invite à vivre une autre naissance?

– Ah oui! il faut totalement changer la manière dont la naissance se passe. Le père et la mère sont là pour guider, pour accompagner leur bébé qui se fait naître, c’est lui qui le fait… Quand toutes les conditions sont réunies, quand il y a cette autre adaptation du tonus musculaire, cette élasticité, quand il y a le prolongement, la mère peut entrer dans la douleur. Les muscles ne sont plus contractés ou tendus. La mère peut réussir à ne pas se recroqueviller sur elle-même, elle reste avec son bébé. Alors l’enfant est libre de chercher son chemin, soutenu par ses parents. Voilà ce qu’est la naissance, mais selon nous cela nécessite une très longue préparation de la part des parents, un très long apprentissage pour ceux qui ont pour mission d’accompagner cette naissance.

– Le sentiment qu’on a, c’est qu’au moment de la naissance, on est devant un embranchement, d’un côté la voie de la médicalisation, de la « sécurité », de la technique, les maternités étant des usines où l’on vient pour être « délivré » du bébé, et d’un autre côté, il y a la voie ouverte par Fernand Lamaze, et l’accouchement sans douleur, prolongée par les recherches fascinantes de Frédérick Leboyer où il s’agit de rendre aux couples un vécu de l’accouchement qui s’inscrit dans le prolongement de tout un vécu pendant la grossesse. Si l’on accepte de vous suivre, on peut faire encore un pas en avant, dans cette deuxième direction?

– Pour moi, dans la situation de la naissance haptonomique tout se passe entre les parents et l’enfant. L’accoucheur peut attendre dans une autre pièce. Il ne vient qu’en second si des complications toujours possibles surviennent mais quand ça va bien, il n’est nul besoin qu’il soit là.

– Ça demande beaucoup d’humilité, ce n’est pas inné, l’humilité, quand on a appris des techniques. On veut les utiliser, justifier son salaire.

– Dans la situation actuelle, trop souvent encore, il y a le pouvoir du médecin, du thérapeute. C’est toujours le pouvoir de l’autre qui dirige tout; c’est exactement l’inverse dans l’haptonomie; jamais on ne décide pour quelqu’un. On ne prend pas le pouvoir sur l’autre dans l’haptonomie. On le rencontre simplement.

– Mais vous postulez une sorte de « conscience » de l’enfant à l’intérieur du ventre maternel, conscience des mécanismes, de tout ce qui se passe et aussi d’un rendez-vous qu’il aurait avec l’extérieur.

– Oui. Il faut savoir que dès que surgissent les premières contractions, l’enfant réagit. Les premières contractions aident l’enfant à bien entrer dans le bassin, à bien se positionner devant la porte qu’il doit franchir. S’il est bien guidé, il se place de lui-même. Quand il est est poussé par l’utérus dans sa base, il a, avec sa tête, la réaction de chercher le passage mais s’il est retenu par la mère ou si les muscles du bassin sont contractés, il ne peut pas s’aider en faisant usage de sa tête. C’est ce qui se passe dans toutes les naissances placées sous le signe de la technique. Un bébé commence à être une personne, bien avant la naissance. On l’éprouve tout à fait quand on entre en contact affectivement avec le bébé. Au moment de la naissance, quand il lui est permis de le faire naturellement, le bébé sait instinctivement quoi faire, surtout quand à l’extérieur, nous cherchons aussi à lui faciliter la tâche, quand par exemple la mère cherche la meilleure position pour bien le laisser passer… Mais bien sûr, cela dure peut-être un peu plus longtemps que lorsque c’est techniquement faussé.

Ce corps de la mère qui peut par amour se détendre pour s’ouvrir au bébé, ne peut-il pas, par amour aussi, se bloquer pour peut-être le retenir?

A la demande du professeur Bertrand dont il est l’invité, Frans Veldman va maintenant examiner une jeune femme dont le bébé, placé trop haut, ne peut pas descendre. La seule solution semble être de recourir à la césarienne.

Le professeur commente des radiographies, il explique le problème en termes techniques avec des mots d’obstétricien. Frans Veldman, par la pensée, est déjà avec la jeune femme. C’est par le coeur qu’il va la prendre, pour la conduire vers le bébé. Il est déjà dans ce moment, qu’il connaît bien, où, au-delà du blocage du corps, de la vertèbre coincée, du bébé en mauvaise place, il va atteindre l’essentiel: l’ambivalence des sentiments, le mouvement instinctif de l’âme qui contrarie le mouvement naturel du corps. Tandis qu’il écoute, il sait bien que c’est encore sur les mécanismes subtils del’attachement et du détachement, qu’il va devoir agir.

– Quand, grâce à l’approche haptonomique, notamment grâce au « prolongement », vous avez réussi a établir avec la mère, le père et le bébé dans le ventre de la mère ce que j’aurais envie d’appeler une relation décloisonnée, vous commencez à faire des choses qui ont l’air excessivement compliquées et même mystérieuses sur le plan technique.

– Ce n’est pas technique du tout.

– Oui, mais enfin quand il y a des difficultés obstétricales, vous parvenez à modifier la position de l’enfant dans le bassin. Je vous ai même vu retourner dans le ventre de sa mère, un bébé qui se présentait par le siège et la mère étant pourtant enceinte de huit mois…

– Oui mais la façon dont je le fais n’a rien de commun avec la technique obstétricale.

– Qu’est-ce qui se passe alors?

– Quand je me prolonge, je sens bien ou je suis, je suis en contact avec la mère et je suis là avec tout mon « assensus », mon « persensus », qui ajoute la dimension affective, ce qui est mieux. Je sens exactement qu’il y a des choses qui ne sont pas normales dans le comportement ou dans la position du bassin, des choses qui vont gêner l’enfant, qui vont l’empêcher de bien descendre. Les causes peuvent être diverses.

La mère peut chercher à retenir son enfant, ou le bébé peut rechercher une position confortable pour éviter une colonne vertébrale saillante. Il y a bien d’autres raisons encore. En tout cas, je suis là avec tout mon sentiment. Mais il faut comprendre que je suis là aussi avec, derrière moi, quarante ans de réflexion et d’étude du corps humain en liaison avec l’approche du domaine de l’affectivité; c’est pourquoi je répugne à trop parler et à trop montrer ces choses car je ne veux pas prendre la responsabilité de voir des gens irresponsables confondre ce que je fais avec une quelconque manipulation et se mettre, après quelques séances, à essayer d’en faire autant.

C’est important les relations précoces établies par l’enfant avec sa mère, mais aussitôt, ceux qui l’approchent m’incitent à refuser tout « bricolage » en ce domaine. On ne peut, sans formation haptonomique personnelle, à la simple lecture de ce texte ou à la vue des images de votre film, se mettre à essayer de prendre contact avec l’enfant. Faire cela serait transformer la relation affective en une technique de manipulation ou une gymnastique pré-natale dénuée de sens. Une chose est, pour une mère, de découvrir l’extraordinaire contact qu’elle peut nouer avec son enfant, invitant son mari à partager effectivement sa découverte; autre chose est, rappelons-le à tous les praticiens, de vouloir aider les parents valablement sans une formation sérieuse. Il s’agit d’un problème éthique: il ne faut pas promettre ce que l’on ne peut donner. La « guidance » pré et postnatale, tout comme l’haptonomie obstétricale, ne s’improvisent pas et la bonne volonté ne suffit pas.

Ce qui m’inquiète, c’est que sans prudence, sans conscience, on va au devant de difficultés sérieuses et l’on risque de desservir l’immense espoir que représente pour notre civilisation technicienne le développement de l’haptonomie. Il faut que les femmes, les couples soient très vigilants et sachent cela en lisant votre livre, comprenez-vous?

– Je comprends parfaitement vos scrupules. Je crois effectivement qu’il y a danger, néanmoins, je crois que nous avons envie de comprendre. Ainsi, pour en revenir à ce que vous appelez l’haptonomie obstétricale, quand vous avez décelé une anomalie chez une femme enceinte et que vous sentez qu’il faut changer par exemple la position d’une vertèbre, ou l’inclination d’une statique, est-il vraiment nécessaire de dire comme vous le faites à la mère: « Soyez dans mes bras avec toute votre tendresse et votre confiance? » Ne pouvez-vous, simplement, la prendre et faire la correction que vous sentez nécessaire?

– Mais non, c’est totalement différent. Encore une fois l’haptonomie ne décide rien pour les autres. Ce n’est pas moi qui fais avec ma volonté. Si je dis  » tournez le dos et faites tel mouvement », c’est sous contrôle cortical. La seule chose que je fais, c’est de fixer le point qui est anormal et je l’invite elle à faire le mouvement qu’il faut pour dépasser le point qui est fixé. Mais c’est elle qui le fait, c’est son corps qui sait exactement quoi faire; quand je bloque ce point, moi, je ne fais rien, je ne force rien… Alors quand je lui dis « soyez en confiance dans mes bras », elle commence à faire le prolongement avec moi, elle sensibilise bien ma main, mon bras, mon épaule. Elle déplace le point de gravité qui est dans son bassin et que nous appelons le point haptonomique de base. Déjà, son corps a tendance à dépasser le point que j’ai fixé et tout cela sans l’intervention de la volonté, sans contraction musculaire.

Comme nous restons dans ce climat affectif, dans cette pleine relation, elle ne se retire pas en elle-même, sur mon invitation, elle va plus loin, elle s’installe plus confortablement dans mes bras, alors son corps dépasse le point qui est fixé, elle change le blocage… Ce ne sont pas seulement les vertèbres qui ont bougé, c’est toute la personne.

– C’est le changement de rapport affectif qui modifie le schéma corporel?

– C’est ça. On peut à la rigueur dire les choses comme cela et ensuite le bébé se place mieux dans cette coupe qu’est le bassin.

Le professeur Bertrand a rangé les radiographies — la jeune femme attend, debout, simplement vêtue de ses sous-vêtements, au milieu d’une trentaine de personnes assises, mais elle ne semble éprouver aucune gêne: le bébé est au centre de ses préoccupations.

Frans Veldman s’approche de la jeune femme, elle ne l’a jamais rencontré, il s’adresse à elle, tout en examinant son dos et en plaçant ses doigts sur des points précis, au bas de sa colonne vertébrale…

– Tournez-vous un peu comme ça c’est bien… Levez la jambe gauche, l’autre maintenant… Oui, je vois, le bébé ne peut pas descendre il est nécessaire que nous fassions un petit travail avec mon assistante… Asseyez-vous sur le bord du lit… Maintenant laissez-vous aller dans mes bras, avec confiance…

Le corps de la jeune femme se détend, devient sans doute un peu plus lourd dans les bras de Frans Veldman qui la soutient mais qui autrement ne fait rien. La jeune femme se laisser aller un peu plus sur le côté — elle respire calmement. Frans et son assistante Anne-Marie échangent un regard.

– Voilà c’est fait, vous pouvez vous allonger maintenant. Je vous demande sans rien faire, en étant chez votre bébé, avec toute votre tendresse, de le placer sur votre coeur.

Sans que personne ne comprenne très précisément pourquoi Veldman en éprouve a ce moment le besoin, il sourit à la jeune femme et lui dit:

– Vous ne voulez pas que votre bébé soit dehors. Vous voulez que le bébé reste sur votre coeur? C’est ça? C’est pour cela qu’il ne pouvait pas descendre! Vous voulez le garder chez vous!

– Oui… c’est vrai, murmure timidement la jeune femme.

– Vous pouvez le dire, mais maintenant, accompagnez-le… laissez-le descendre.. voilà… merci.

Se tournant vers le professeur Bertrand:

– Je voudrais demander au docteur Bertrand de bien vouloir venir « chez moi ». Posez vos mains de chaque côté comme ça… Vous sentez bien le bébé? Bien… Madame, je vous demande de placer le bébé sur votre coeur. Ne fermez pas les yeux, ce n’est pas la peine. Distinctement, on voit la peau du ventre onduler. Très bien… Il est parti d’en bas, vous le sentez?

– C’est exact, confirme le professeur Bertrand.

Ensemble le professeur Bertrand et Frans Veldman appuient leurs deux mains sur le bas du ventre de la jeune femme.

– Bien, maintenant, nous ne voulons pas qu’il descende, madame, mais c’est votre bébé, c’est votre volonté, et vous voulez le placer où il est le mieux dans votre bassin… Alors faites-le descendre… encore, encore,… très bien.

– C’est tout à fait extraordinaire, effectivement, constate le professeur Bertrand, une espèce de reptation que j’ai fort bien perçue, l’enfant sous ma main est descendu de 5 à 8 cm.

Quand je suis parti au Québec rencontrer Isabelle, la maman-assassine, j’avais déjà suivi F. Veldman dans ses consultations. De l’avoir vu travailler avec des mères m’a beaucoup aidé à conduire l’interview de cette femme. Mon temps était limité, mais j’étais « toutes antennes dehors », il me semblait savoir exactement où nous allions, un peu comme le docteur Titran avec Alexandre. Je savais qu’il me faudrait entrer dans le ventre de cette femme pour y rencontrer cette petite fille qu’elle « couvait trop, qui avait pris dix jours de retard, dont on disait en farce qu’elle ne voulait pas sortir. »

En questionnant Isabelle, j’avais le souvenir de cette femme que Veldman avait aidée à faire descendre son enfant et à qui il disait: « Vous ne voulez pas qu’il sorte! » Je me souviens m’être posé la question: « Si Isabelle avait croisé Frans sur son chemin quand elle était enceinte, la petite fille serait-elle morte? »

Prévenir plutôt qu’opérer. Comprendre plutôt que juger. Je n’ai jamais pu me résoudre à considérer « l’intervention » comme une réussite spectaculaire. Pour moi, la police comme la chirurgie resteront toujours synonymes d’échec.

Cet être qui se forme dans le ventre mais qui se construit dans notre tête, ce bébé qui nous écoute, qui bouge au rythme de nos émotions, il va devoir s’extraire maintenant de cet environnement dans lequel il a déjà tellement appris. Il a encore devant lui une épreuve, celle de la naissance. Un véritable séisme pour la mère comme pour l’enfant.

L’espace d’une rencontre, tout bascule…

Extrait de Le Bébé est une Personne. Première partie: voyage au centre de la mère.
Paris: Poche/J’ai Lu (7094), 1985, pp.57-77

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