Prématuré sous perfusion musicale

Prématuré sous perfusion musicale

Histoire tirée du livre “Mettre au Monde” de Patrice Van Eersel, un livre sensationnel que je recommande à tous les passionnés de la périnatalité.

Il est deux heures cinq du matin quand l’alerte sonne à l’étage d’obstétrique de l’hôpital V. Il ne faut pas plus de trois minutes au Dr Wilrek, médecin-pédiatre, et à Hugues Egmont, l’interne de service, pour se préparer, rassembler leur matériel et se rendre à toute vitesse en salle d’accouchement. La parturiente est déjà endormie, le gynécologue chirurgical et l’anesthésiste à son chevet. C’est une jolie jeune femme brune de vingt-quatre ans, d’origine asiatique, institutrice de son métier. Le rapport médical dit que sa grossesse s’est déroulée sans problème jusqu’à la fin du second trimestre ; mais à vingt-sept semaines d’aménorrhée, tous les symptômes d’une toxémie gravidique se sont brusquement déclarés. La jeune femme a été immédiatement hospitalisée, et les médecins ont tout fait pour réduire l’hypertension artérielle maligne, avec un certain succès.

À présent, quatre longues heures se sont écoulées, et si l’on veut que l’enfant ait la moindre chance de survie, il ne faut pas attendre une seconde de plus pour pratiquer une césarienne – écho-Doppler et enregistrement des bruits du cœur ne laissent en effet aucun doute : le fœtus se trouve en état de souffrance aiguë. La mère elle-même avait commencé à s’agiter, prise de mouvements convulsifs spectaculaires que seule l’anesthésie a calmés. L’obstétricien entame son opération à deux heures treize. Gestes courts et précis. Zébrure écarlate très clean. En moins de six minutes, le minuscule nouveau-né est extrait de la matrice de sa mère. Il ne bouge pas, ne profère pas un cri.

Après avoir coupé son cordon d’un geste sobre, le chirurgien le présente au pédiatre qui, sans attendre, procède à son auscultation, énoncée d’une voix calme et nette que l’interne note : «Rythme cardiaque : 130. Un début de mouvement respiratoire. La peau est rose. Une grimace. Le tonus : hypotonique. Apgar initial à…7. Bon, il est vivant. Maintenant, ne perdons pas de temps.»

Tandis que l’obstétricien entreprend de recoudre la mère endormie, le pédiatre, lui, a déjà changé de pièce, l’enfant tenu dans un tissu stérile. Toujours suivi de Hugues, l’interne, et assisté à présent d’une infirmière, le médecin pose le bébé sur une balance – on dirait presque un pèse-lettres. Hugues lit le poids : « 743 grammes. » Il en a le souffle coupé. Ce n’est pas la première fois que le futur médecin se retrouve dans cette situation. Mais il ne parvient toujours pas à s’y faire – au point qu’il se demande s’il a bien choisi sa voie de futur patron (on peut toujours rêver !) en entamant son internat en pédiatrie. Chaque fois, le choc émotionnel est trop fort. Ces bébés ressemblent trop à des jouets, ou plutôt à des projets infiniment fragiles, qu’un rien pourrait gommer…

[…]

Pendant les premières heures, l’état du bébé de 743 grammes reste satisfaisant. Mais quand le jour se lève, le monitoring sonne brusquement l’alerte. Revenus à la hâte au service de réanimation néonatale, le Dr Wilrek et Hugues, l’interne, constatent une brusque chute de tension. Pris dans ses tubulures et ses fils électriques, le petit est trop pâle. Pourtant, ni sa situation pulmonaire ni son état neurologique ne semblent s’être détériorés.

Après avoir prescrit à l’infirmière de garde de rajouter un cocktail à base de vanille (qui améliore les capacités respiratoires) dans la perfusion du bébé, le pédiatre et son jeune collègue finissent par quitter la salle de réanimation avec une indéfinissable sensation de manque. Leur garde se termine. L’équipe du matin arrive. Sur la main courante, le Dr Wilrek écrit : « À 6 h 15, cet enfant semble avoir peu de désir de vivre. » Comme si leurs sentiments humains avaient besoin de compenser l’excès de la technique et de ses risques de froideur, et même s’ils abandonnent rarement une tentative de ranimer un grand prématuré du moins dans les heures qui suivent la naissance, les néonatologues sont peu à peu amenés à aiguiser leur écoute subjective. Rentrant chez lui par le métro, le Dr Wilrek ne peut s’empêcher de repenser au bébé de 743 grammes né cette nuit.

Pourquoi a-t-il eu l’impression qu’il ne voulait plus vivre ? Au début de sa carrière, le pédiatre n’aurait jamais osé écrire une phrase aussi peu « scientifique ». Mais la pratique lui a montré que la réalité palpite de bien d’autres manières que celles que reconnaît la science. Des manières pourtant décisives. Le désir ou la volonté de vivre est un critère décisif. Mais très difficile à comprendre, et surtout à mesurer, chez un être de 743 grammes. Et pourtant, c’est ainsi : au fil des années, le médecin a fini par acquérir une sorte de sixième sens à ce sujet. Très souvent, il « sent » si le bébé veut survivre ou pas, et la suite lui prouve le plus souvent que son intuition était bonne. Mais cette approche-là est très difficile, sinon impossible, à partager avec les confrères. Trop psy quasiment mystique ! Avec certaines infirmières, à la rigueur, une complicité plus ou moins tacite a pu s’établir sur ce terrain…

La survie d’un être dépend certes d’une infinité de critères, physiologiques ou pas. Notamment de l’histoire du nouveau-né, de sa relation à sa mère et à son père. Le père du petit de cette nuit ? Pas vu. La mère ? Elle doit être réveillée à présent et demande forcément des nouvelles de son bébé. Mais elle ne pourra pas l’approcher, peut-être avant plusieurs jours… Trop délicat. Le pourra-t-elle un jour ?

Le soir, quand le pédiatre reprend sa garde, le bébé de 743 grammes est toujours en vie. Mais en réanimation intense. Et l’impression de son non-désir de vivre s’avère encore plus forte. Vers vingt-deux heures, le médecin et Hugues, l’interne, passent voir la maman. Ils trouvent une femme totalement déprimée. « Baby blues », pense le médecin, sans insister. Mais le lendemain soir, la situation du bébé 743 grammes, qui n’en pèse plus à présent que 700, s’est réellement aggravée. On craint des séquelles irréversibles dans le système nerveux et les reins.

Cette fois, le pédiatre s’attarde plus longtemps auprès de la mère, à qui il pose quelques questions. L’histoire qu’elle raconte est tout à fait déprimante. Le père de l’enfant est parti sans laisser d’adresse, au cinquième mois de grossesse. D’une façon générale, l’existence de la jeune femme ressemble à un terrain vague.

Quasiment pris de malaise, l’interne, qui est là aussi, tente de la dérider en lui lançant avec un grand sourire : « Quand même, il y a bien des moments de bonheur dans la vie, non ? Vous allez voir, il va s’en sortir, votre bébé ! » L’intéressée répond par une grimace en secouant la tête : non, elle n’a jamais connu le moindre bon-heur. Son enfant ? À quoi bon naître dans la vallée des larmes ? Qu’on lui fiche la paix ! Le Dr Wilrek, qui s’apprêtait à sortir en se disant, découragé, que le non-désir de vivre de cet enfant n’était décidément pas étonnant, est soudain intrigué. Il revient sur ses pas et, à la surprise de Hugues, repose la question d’un ton particulièrement doux, comme s’il voulait se convaincre lui-même :
« Mais si madame, voyons, tout être humain a forcément traversé, à un moment ou à un autre, des expériences heureuses. C’est obligé… Réfléchissez. Par exemple, quand vous avez attendu cet enfant, vous n’imaginiez pas le sourire qu’il vous ferait un jour ? Et son père…»

La jeune femme a un léger mouvement de la tête, comme pour faire « non », mais elle ne dit rien. Du fond de son lit, elle lui jette un regard noir, visiblement très agacée. Le jeune médecin réalise qu’il va trop loin. Quel idiot, c’est tout lui ! Jouer les psy ne s’improvise pas. Au lieu de la soutenir, ses questions ont, au contraire, enfoncé cette malheureuse.

[…]

Mais voilà qu’il sent un flottement. La femme, dans son lit, a changé de visage. Et dans un état à demi absent, elle lui dit : « En fait, j’ai un bon souvenir. Je veux dire, avec lui, mon bébé. Et même avec son père. Ça remonte au début, quand j’ai appris que je l’attendais. J’étais folle, je ne réalisais pas. J’avais l’impression qu’on était déjà trois, que ça allait bien se passer. On dansait tous les jours, dans nos vingt mètres carrés. Ça n’a duré que quelques semaines. Après, il est parti sans prévenir et tout s’est écroulé. Je crois que je ne danserai plus jamais ! Rien que d’entendre cette musique dans ma tête, j’ai envie de mourir.

– Ah bon ? Quelle musique ? demande Wilrek.
– Cette chanson qu’on écoutait.
– Une chanson particulière ?
– Je ne sais pas pourquoi, c’est toujours le même morceau qui
me tourne dans la tête. J’aimerais bien que vous me donniez des
cachets pour que ça s’arrête.
– Quel morceau ?
– Oh rien, un truc de Johnny Hallyday.
– Ah tiens ? »
L’étonnement du médecin fait presque sursauter l’interne, qui se tient à côté de lui.
« Quel morceau de Johnny Hallyday ? »
À son tour, la jeune femme est surprise. Elle esquisse une moue, quel intérêt, tout ça ?
« C’était ‘Quelque chose de Tennessee’.»
Sous l’air ébahi de son interne, le Dr Wilrek fredonne aussi sec d’une voix de tête :

«Cette force qui nous pousse vers l’infini
Y a peu d’amour avec tellement d’envie
Si peu d’amour avec tellement de bruit
Quelque chose en nous de Tennessee»

« Vous connaissez ça ?! s’esclaffe Hugues.
–Ne le dites pas aux autres, j’ai tout Johnny Hallyday dans ma bagnole, grimace le pédiatre, qui poursuit en regardant la jeune mère : Vous voyez que vous en avez, des bons souvenirs, madame ! Et vous l’avez écoutée souvent, cette chanson ?
– Ça, c’est sûr. Jusqu’au début de mon quatrième mois de grossesse, je crois que je l’ai écoutée tous les jours. »
Suit un moment de silence. Puis le médecin et l’étudiant quittent la chambre.
« Vous savez à quoi je pense ? demande le pédiatre à l’interne dans le couloir.
– Que le bébé de cette dame est mal barré ?
– Mais pensez plus positif, Egmont ! Vous ne voyez pas quelle information étonnante elle vient de nous donner ?
– Que son type l’avait quittée sans prévenir ?
– Mais non ! Qu’elle a écouté une musique, associée dans son esprit à des moments de bonheur, d’accord ?
– Où voulez-vous en venir ?
– Egmont, il va vraiment falloir vous élargir les oreillettes ! »

Là-dessus, le Dr Wilrek disparaît… pour revenir six minutes plus tard avec un CD de Johnny Hallyday à la main : celui où figure Quelque chose de Tennessee. Puis, sous les yeux incrédules de son interne et de deux infirmières, il prend le vieux magnéto de la salle de garde et va l’installer à côté de la couveuse du bébé de 700 grammes. Avec du sparadrap chirurgical, il scotche ensuite les deux enceintes contre le cockpit, glisse son CD dans l’appareil et met en route la chanson numéro quatre.

Il est vingt et une heures trente-huit, quand, à l’étage d’obstétrique de l’hôpital V, l’une des cinquante et une couveuses se trouve arrosée par la voix rauque de celui que ses amis appellent « la bête ». Le volume est modéré, mais les basses passent bien.

L’opération est répétée toutes les heures, jusqu’au lendemain, par les deux équipes de jour et de nuit, exceptionnellement bien disposées à l’égard d’une expérience excentrique, pour ne pas dire loufoque.

L’état du bébé de 700 grammes, stationnaire pendant la nuit, connaîtra une étonnante amélioration à partir du milieu de la matinée.

Vingt-quatre heures plus tard, il sera définitivement sauvé. Sans séquelles.

Légèrement romancée, cette histoire est rigoureusement vraie.

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Maman de deux petits garçons, Louey et Ouweys. Tentant d'adopter autant que possible une éducation à leur égard en toute conscience et bienveillance. Tombée en amour du monde périnatal, j'essaie de faire vivre cette passion à travers le dessin, la peinture et l’écriture.
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